Retour sur l’épidémie de Cryptosporidiose dans les Alpes-Maritimes avec Jérôme Raibaut

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Jerome Raibaut
Ingénieur en microbiologie et responsable du service santé et environnement à la délégation des Alpes-Maritimes de l’ARS Paca, Jérôme Raibaut a géré une crise sanitaire de grande ampleur en 2019, liée à la contamination de l’eau potable par un parasite : le cryptospridium. Retour sur les évènements qui ont marqué cette gestion de crise.
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Quelles sont les spécificités en matière d’environnement et de santé dans les Alpes-Maritimes ?

Le département des Alpes-Maritimes est très naturellement très riche et contrasté. Il est constitué d’une bande littorale très urbanisée et marquée par les infrastructures de transports (autoroute, aéroports et ports)  et un haut pays montagneux.  Il présente des frontières avec deux pays.

Les enjeux en matière d’environnement sont donc très différents selon le territoire.

Sur le littoral les enjeux en matière de qualité de l’air sont particulièrement importants du fait des émissions issues des déplacements et du résidentiel (chauffage). Les questions liées au contrôle sanitaire aux frontières et à la lutte anti-vectorielle deviennent de plus en plus prégnantes. Enfin,  l’accès à un logement de bonne qualité, dans un contexte de forte tension immobilière, est également source d’inégalités de santé importantes sur la côte d’Azur.

Sur le moyen et le haut pays, les problématiques sont typiques des secteurs de montagne avec notamment, la question de la qualité microbiologique et chimique des eaux de consommations.

Justement, quel est le rôle de l’ARS sur le contrôle de la qualité des eaux ?

L’ARS joue plusieurs rôles.

Elle instruit pour le compte du Préfet les procédures d’autorisation de distribution d’eau et de protection des captages. Lorsqu’une collectivité souhaite distribuer de l’eau à partir d’un captage, elle doit en faire la demande au Préfet en fournissant des études qui démontrent que le projet est sécurisé. L’ARS est chargée de l’instruction technique de ces dossiers. Elle en évalue les risques en mobilisant les expertises nécessaires et conduit la phase administrative permettant au Préfet de prendre sa décision de manière éclairée.

L’ARS est également chargée du contrôle sanitaire de l’eau. L’ARS organise le contrôle, planifie les prélèvements et les analyses, détermine les lieux de prélèvements  et gère les alertes lorsque la qualité de l’eau se dégrade.

L’ARS exerce un pouvoir de police administrative au titre du Code de la Santé Publique. Elle peut être amenée à proposer au Préfet ou au Procureur de la République des mesures contraignantes pour les collectivités afin d’améliorer la qualité de l’eau.

En 2019, vous avez constaté une contamination de l’eau sur le secteur de Grasse. Comment cela s’est-il déroulé ?

L’alerte a été donnée en novembre 2019, par une plateforme d’analyses médicales qui effectue des analyses de selle pour des patients atteints de gastro-entérites.

Ces laboratoires se sont rendu compte de la détection très fréquente du cryptosporidium pour les patients du secteur de Grasse.

En temps normal il y a toujours un fond de contamination par ce parasite. Ce qui était inquiétant dans ce cas, c’était le regroupement des patients dans un même secteur et au même moment. Ce que l’on appelle un cluster. .

Une fois que la plateforme de laboratoires vous a signalé cette intoxication, qu’avez-vous fait ?

Un travail partenarial s’est instauré entre  les équipes du siège de l’ARS et de Santé publique France. Des experts nationaux sont également intervenus.

Le service santé environnement de la délégation était en charge de rechercher l’origine de la maladie et d’y mettre fin. Le service de veille et de sécurité sanitaire et santé publique France ont interrogé les patients recensés pour connaitre leur lieu de vie, de travail et d’étude et trouver un point commun entre eux. Aucune hypothèse  n’a été écartée.

Sur la base de ces enquêtes épidémiologiques, nous nous sommes rendu compte que la grande majorité des cas était en lien avec la consommation d’eau provenant d’un réseau d’eau potable qui dessert plusieurs communes.

Dès que ce doute a émergé, notre premier objectif était de qualifier la vulnérabilité du réseau d’eau potable et de le mettre sous contrôle renforcé pour déterminer si le parasite était présent dans l’eau et/ou les canalisations. Au final  et il s’agissait d’identifier les moyens pour  sécuriser le réseau.

Une réflexion approfondie avec l’exploitant du réseau a été nécessaire, pour déterminer les points et conditions de chercher du parasite qui est très difficile à identifier dans les eaux.

En effet, il faut filtrer 100L d’eau pour détecter le parasite. Nous avons diligenté plus de 450 analyses et le parasite a été détecté à 18 reprises. Pour autant, ces 18 contrôles nous montrent que l’eau qui était distribuée contenait le parasite et devait être sécurisée.

Un pl     n d’actions a été élaboré par la collectivité en lien avec l’exploitant pour protéger les captages et compléter le traitement de l’eau.

Par ailleurs, un risque de colonisation des canalisations étant redouté (dans le biofilm qui se développe naturellement),un plan de purge et de nettoyage des  réseaux d’eau potable a été mené à bien par l’exploitant. Les premières purges ont commencé en novembre et elles se sont achevées en février. Des centaines de kilomètres de canalisations ont été concernés, dans des secteurs stratégiques.

A l’heure actuelle le réseau est toujours sous surveillance.

Quelles mesures ont été prises par rapport aux citoyens ?

La communication aux usagers a été une préoccupation centrale pour la gestion de cette crise. L’analyse des réseaux sociaux a clairement montré un déficit de confiance dans les pouvoirs publics et en l’exploitant de la part des usagers.

La population exprimait  un besoin de transparence le plus complet, pour une question qui touche son quotidien et sa santé. En dépit des efforts de communication, des fake news ont circulé sur les réseaux sociaux et ont généré des emballements.

Quelle a été l’ampleur de cette épidémie ?

Au final Santé publique France a retenu 137 cas de contamination au cryptosporidium. Néanmoins il y a vraisemblablement eu  plusieurs milliers de cas. Un grand nombre de personnes ont certainement présenté peu  de  symptômes et n’ont pas consulté un médecin. Les médecins eux-mêmes n’ont pas forcément prescrit de coproculture, surtout au début de l’épidémie. Il s’agit d’une épidémie de très grande ampleur et que les 137 personnes positives ne sont, en fait, que la face visible de l’iceberg. Les outils de suivi non spécifiques du recours au soin (SOS médecins) confirment ce point.

Les études complémentaires  basées sur l’analyse de la vente de médicaments  à cette époque sont en cours pour estimer le nombre de cas réel.

Est-ce que ce parasite est dangereux ?

Le parasite peut être dangereux pour des personnes fragiles,  malades, immunodéprimées et qui vont développer des symptômes graves. Nous avons appris que  les personnes âgées qui avaient été déjà exposées au parasite au cours de leur vie pouvaient  développer  une certaine immunité.

Aux Etats-Unis, une épidémie de cryptosporidiose a fait plusieurs centaines de morts. Cet épisode est bien connu des professionnels de santé publique. Nous avons émis rapidement des recommandations et proposé au préfet d’interdire  la consommation de l’eau du robinet non bouillie dans l’attente de la sécurisation du réseau d’eau.

Comment se fait-il que les contrôles sanitaires de l’ARS n’aient pas montré la contamination de l’eau avant que les gens ne tombent malades ?

Il est bien entendu impossible de rechercher dans l’eau tout ce qui est dangereux par l’homme.

Lors des contrôles réguliers, nous recherchons un nombre limité de germes qui sont témoins d’une contamination de l’eau, notamment par des matières fécales. . La réglementation demande de focaliser le contrôle sur certaines bactéries en routine, même si des analyses plus poussées sont demandées dès que nécessaire.

Dans le cas présent, les œufs de cryptosporidium ont la caractéristique d’être très résistants au chlore. Dans le secteur, l’eau étant chlorée avant distribution, les bactéries étaient détruites, et donc non détectables, mais les œufs du parasite demeuraient présents.

Sur Grasse, toutes les analyses classiques réalisées étaient conformes aux exigences de qualité. Fort heureusement les signaux sanitaires (analyses de selle) ont permis d’identifier le danger.

Est-ce que cette épidémie a fait évoluer vos pratiques ?

Les méthodes actuelles de contrôles des eaux ne nous permettent pas de généraliser la recherche de  ce type de parasite. Cette problématique a été remontée au niveau national et fait l’objet d’une réflexion.